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Impulsé par son désir de publier ses écrits aux Editions Gallimard, Isidore Isou franchit les frontières, depuis sa Roumanie natale pour venir jusqu'à Paris. A Saint-Germain-des-Prés, dans les années 1940-1950, le théoricien lettriste impose, progressivement, ses découvertes au gré de scandales, manifestations houleuses et publications.
1945, Isidore Isou arrive à Marseille. Très vite, il rejoint la capitale, dans le seul but de faire publier sa théorie sur la poésie lettriste. Cette poésie alphabétique se définit, à la fois, par une période amplique, phase de construction et d'amplification du poème et par une période ciselante, phase d'autodestruction du poème à vers pour la lettre.
A Paris, il se rend directement chez l'Editeur Gallimard mais trouve une porte fermée. Peu de temps après, il rencontre Jean Paulhan, côtoie le milieu littéraire parisien : Gaston Gallimard, Raymond Queneau, Jean Cocteau, André Gide(1).
Dans une cantine pour juifs déportés, Isou croise Gabriel Pomerand. Leurs discussions fréquentes, autour de Lautréamont, notamment, rapprochent les deux hommes. Isou lui explique ses nouvelles théories poétiques et sa conception générale de la création. Ensemble, ils fondent le mouvement lettriste. Le 8 janvier 1946, dans la salle des Sociétés savantes, se tient la première manifestation du groupe lettriste. Sur la scène, Pomerand expose l'histoire de la poésie d'Homère au Lettrisme quant à Isou, il récite ses premiers poèmes alphabétiques. Cette conception nouvelle inaugure la destruction de la poésie à mot au profit d'une esthétique basée sur la lettre et le signe. Cette théorie, caractérisée par son radicalisme créateur, se reflète dans les actions menées par les membres du groupe lettriste. A l'instar des dadaïstes et des surréalistes, ils utilisent la stratégie du scandale, ne laissant aucun répit à ceux qui ne se convertissent pas à leurs idées. Ils interrompent, avec force, une pièce de Tristan Tzara jouée au Vieux-Colombier. Proclamations intempestives, invectives, propos provocateurs visent à promouvoir le lettrisme comme «un mouvement plus neuf». Le lendemain, ces débordements, rapportés dans Combat, dépassent les seules limites du quartier germanopratin.
Le mouvement émerge donc, avec virulence, en même temps que se pose la question du retour du surréalisme et qu'apparaît l'existentialisme emmené par Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir. Le lettrisme bouleverse la vie intellectuelle de l'après guerre, au cœur même de Saint-Germain-des-Prés.
1946, première parution de la Dictature lettriste, fondée par Isidore Isou, et signée collectivement de 23 noms. Dans la Dictature, on peut lire des attaques cinglantes d'Isou à l'endroit de Gide et de Jean Paulhan, son futur éditeur. Dans La Poésie lettriste, Jean-Paul Curtay souligne qu'« Isou est, sans cesse, obligé s'il ne veut pas rester irrémédiablement scindé du groupe de ses contemporains, de massacrer leurs idées dépassées pour offrir de la place aux idées nouvelles ». Le lettrisme, au-delà de la poésie, propose donc une œuvre en évolution permanente qui, basée sur une méthode de création universelle, tend à transformer l'ensemble des branches du savoir et de l'existence.
Le 14 novembre 1946, une deuxième manifestation lettriste a lieu, à la Salle de Géographie. A cette occasion, Isidore Isou lit son manifeste sur la peinture lettriste.
Le mouvement lettriste prend de plus en plus d'ampleur. Pomerand ouvre « une centrale lettriste » à la Librairie de la Porte Latine, et organise, en prolongement de la deuxième manifestation, la première exposition de peinture lettriste.
En 1947, Isou réussit finalement à publier sa célèbre Introduction à une nouvelle poésie et une nouvelle musique. Premier ouvrage de poésie lettriste qui contient, à la fois, le Manifeste du lettrisme(2), les définitions de ses principes poético-musicaux et le premier corpus de poésie lettriste. Paraît, également, chez Gallimard, son Agrégation d'un nom et d'un messie, livre autobiographique retraçant sa formation intellectuelle et révélant les prémices de ses thèses sur les méthodes de création(3).
Le mouvement lettriste continue sa propagation. Isou et les membres du groupe collent des affiches-tracts avec pour slogan « 12 millions de jeunes vont descendre dans la rue pour faire la révolution lettriste », la nuit, sur les murs du quartier latin. Le mouvement persiste en pratiquant une politique du scandale toujours plus provocatrice. Lors de la messe de Pâques du 9 avril 1949, quatre lettristes font irruption dans la cathédrale Notre-Dame, en proclamant que « Dieu est mort ». La même année, Isidore Isou est condamné pour outrage aux bonnes mœurs à la suite de la sulfureuse publication de La mécanique des femmes(4).
S'ensuit la parution de Traité d'économie nucléaire. Soulèvement de la jeunesse. Tome I. Dans ce dernier, il développe ses idées sur le potentiel révolutionnaire de la jeunesse comme base de changement de l'économie. Le Libertaire et Combat publieront, d'ailleurs, des articles sur Le soulèvement de la jeunesse, signés Maurice Lemaître en 1950, date à laquelle il intègre le groupe lettriste. Il en deviendra un de ses membres les plus actifs et ce jusqu'à nos jours. Les publications d'Isidore Isou s'enchaînent : Précisions sur ma poésie et moi (...), Les journaux des dieux, son premier roman hypergraphique(5) et Mémoires sur les forces futures des arts plastiques et leur mort.
En 1951, il investit une nouvelle discipline artistique: le cinéma. Il réalise son premier film, Traité de Bave et d'Eternité une œuvre dans laquelle les images projetées sur l'écran s'avèrent en total asynchronisme avec la bande sonore. C'est la naissance du cinéma discrépant qui amorce la destruction progressive des valeurs du cinéma. Lors du Festival de Cannes, en avril, Isidore Isou interrompt une projection officielle au profit de la projection sauvage de son film. Guy Debord assiste à l'événement. Il adhère au mouvement lettriste en 1951, et en sort, en 1952, pour créer l'Internationale lettriste - provoquant ainsi une scission au sein même du groupe lettriste.
En 1952, Isidore Isou dépasse le cinéma discrépant en proposant Le Film-débat (film-concept). Il renonce à la pellicule pour se concentrer uniquement sur le débat des spectateurs. A la suite du Film-débat, il envisagera un cinéma en extension permanente qui deviendra successivement hypergraphique, infinitésimal, supertemporel.
Isidore Isou réalise ainsi, en quelques années seulement, le programme stratégique qu'il s'était fixé dès 1942. L'œuvre d'Isidore Isou ne s'arrête pas à cette époque, mais va bien au-delà. Il continue de développer de nouvelles conceptions esthétiques, littéraires, poétiques, scientifiques et théologiques. Il n'aura de cesse d'élargir ses recherches à l'ensemble des branches du savoir et de l'existence : architecture, psychologie, physique, chimie, etc.
Isidore Isou vit toujours à Paris, rue Saint-André des Arts, à Saint-Germain-des-Prés.
Emmanuelle Labigne
(1) Ce dernier aurait déclaré « Je suis lettriste ! » après la lecture du manuscrit Introduction à une nouvelle poésie et nouvelle musique par Isidore Isou.
(2) Manifeste rédigé en Roumanie, en 1942.
(3) Système de création qui prendra le nom de Créatique dans La Créatique ou la Novatique (1941-1976), Editions Al Dante/Editions Léo Scheer (2003).
(4) Isidore Isou est condamné à une peine de prison et à payer une lourde amende
(5) Hypergraphie : Isidore Isou invente en 1950 l'hypergraphie un système d'écriture intégral qu'il applique à l'ensemble des arts : le roman avec les Journaux des dieux (1950), la peinture avec Les Nombres (1952)...