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Pour reprendre la comparaison de Marc Partouche(1) le lettrisme a autant souffert du situationnisme que Dada du surréalisme.C'est pourtant bien le lettrisme qui est à l'origine de ce mouvement, et l'année 1952, durant laquelle Debord adhéra au lettrisme, est déterminante pour la suite : tantôt dans la récupération de certains concepts, tantôt dans l'opposition théorique.
La rencontre du jeune Debord, en quête de transgression et de subversion, avec les lettristes va définitivement le mettre sur la voie. C'est une adhésion spontanée, comme s'il avait trouvé dans le lettrisme une façon d'avancer, de créer, plus pertinente que dans les autres avant-gardes.
1951 Festival de Cannes : Isou et les lettristes - Marc'O, Gil Wolman, Jean-Louis Brau, Maurice Lemaitre, François Dufrêne - débarquent sur la Croisette avec la ferme intention d'y faire projeter le premier film lettriste Traité de bave et d'éternité, réalisé par Isou.
Avec ce film Isou invente deux concepts ; "le montage discrépant" qui a pour principe de traiter séparément le son et l'image de sorte qu'il n'y ait plus de relation signifiante, et "la ciselure'' qui consiste à intervenir sur l'image en grattant ou peignant directement sur la pellicule.
La colonne sonore comporte des improvisations de chœurs lettristes, le récit d'une histoire d'amour et d'un manifeste pour un nouveau cinéma. La colonne visuelle se compose d'images d'Isou errant sur le boulevard Saint-Germain, des fragments de films militaires, d'un meeting sportif du PC, des écrans noirs et blancs.
Après plusieurs tentatives musclées, le Traité est finalement projeté en marge du festival et gratuitement au cinéma Le Vox le 20 avril.
Dans la salle, Guy Debord encore lycéen, assiste à la projection qui sera interrompue avant la fin en raison de l'indignation des spectateurs. Immédiatement séduit par le caractère subversif du film et de la projection, il s'en va trouver les lettristes. L'entente est immédiate et il décide de les rejoindre à Paris. Avant de partir de Cannes il décroche tout de même son baccalauréat.
Arrivé à Paris, afin de rassurer sa famille, il s'inscrit en faculté de Droit où il logera dans une petite chambre.
Il découvre Saint-Germain-des-Prés, le QG des lettristes et notamment le café Moineau situé rue du Four. Debord s'intègre spontanément à la faune de contestataires qui fréquente le café et fait désormais partie de la bande.
Au printemps 1952, il entreprend de participer à la revue lettriste Ion entièrement consacrée au cinéma qui parait en avril.
Dans ce seul et unique numéro de la revue dirigée par Marc'O, il y publie le scénario de son premier film Hurlements en faveur de Sade. Il s'agit d'une version avec images qui ne sera jamais réalisée. Il y publie aussi un texte Prolégomènes à tout cinéma futur dans lequel il fait l'éloge du cinéma lettriste et envisage d'ores et déjà son dépassement. Dans cette même revue, Isou avec son Esthétique du cinéma annonce la mort de la réalisation cinématographique qui doit laisser place au film débat.
Hurlements sera projeté pour la première fois le 30 juin 1952 au Cinéclub Avant-Garde 52 du Musée de l'Homme. Après seulement vingt minutes de projection, face à l'incompréhension des spectateurs, les organisateurs stoppent la projection.
Le film se compose d'une succession d'écrans blancs avec quelques dialogues - extraits du Code civil, phrases surréalistes - et d'écrans noirs silencieux, dont le dernier dure 24 minutes. Par ce procédé Guy Ernest Debord (Il adopte alors la mode du double prénom en vigueur chez les lettristes -Jean Isidore Isou-) cherche à éprouver les réactions du public, rompre son anesthésie habituelle devant un film et lui donner conscience d'être ensemble. Il tente de radicaliser la critique initiée par Isou, mais ne réussit qu'à approfondir les théories lettristes en réutilisant notamment le concept de "discrépant ''. De plus, Maurice Lemaitre avec Le film est déjà commencé ?(2) et Gil J. Wolman avec L'Anticoncept(3) ont déjà plus qu'exploré les théories d'Isou.
Dès lors, avant même la projection de son film, Debord, avec Serge Berna, Jean-Louis Brau et Gil Wolman, songe secrètement à faire scission. Il réfléchit à une Internationale lettriste (IL) voulant réduire le lettrisme d'Isou à une faction de son propre mouvement. Ses motivations sont multiples ; d'une part il est persuadé de pouvoir dépasser le lettrisme (processus naturel des jeunes qui veulent aller plus loin que les anciens) et d'autre part la figure d'Isou devient pesante voire même étouffante pour les jeunes lettristes. Isou, finit par le savoir mais ne s'en fâche pas pour autant et même cautionne l'action des jeunes gens. Debord inaugure ainsi ce qui sera la première des dissidences que connaîtra le lettrisme.
En octobre 1952, Chaplin tient une conférence au Ritz où il présente son nouveau film Limelight. L'IL, qui veut profiter de l'événement pour révéler publiquement ses intentions, s'en prend à Chaplin en distribuant à la foule présente un tract qui a pour titre Finis les pieds plats. Il traite, entre autres, Chaplin de "fasciste larvé" et "d'escroc aux sentiments".
Isou désavoue cette action par voie de presse dans la revue Combat le 1er novembre. Le 5, les lettristes internationaux procèdent à "l'exclusion formelle" d'Isou et publient leur premier bulletin éponyme. Ce n'est que le 7 décembre que l'IL sera officialisée lors d'une conférence à Aubervilliers.
Dans le n°2 de Potlach(4), publié en 1954, Debord et ses acolytes excluent définitivement Isou et l'arrière-garde lettriste dans une rubrique intitulée A la porte. Pourtant jusqu'en 1957, Debord continuera d'utiliser le terme "lettriste" et entretiendra la confusion.
Cette action contre Chaplin est révélatrice d'une des grandes divergences théoriques entre Debord et Isou.
Isou qui respecte les grands créateurs en fonction de leur apport novateur dans chaque discipline, il est impensable de traiter Chaplin de la sorte et quelle que soit sa personnalité il reste un grand réalisateur. Ce principe découle de sa conception du monde : ce n'est pas l'instinct de survie qui fait avancer l'homme mais son désir de création. Elle est l'origine et le but. Contrairement à Debord il ne croit pas à la prédominance du politique sur les autres secteurs de la vie, pas plus qu'au primat du vécu, de l'expérience.
Pour Debord, qui pense qu'il faut détruire le cinéma et les arts en général, Isou est un esthète. Il ne veut plus travailler au renouvellement de l'art, ni au spectacle de sa destruction, mais à sa suppression par sa réalisation dans la vie quotidienne. Il ne distingue plus les disciplines et tout devient acte politique. « La beauté nouvelle sera de situation ». On se demande alors ce qu'il reste de lettriste dans l'IL qui se réfère plus à Dada et au marxisme qu'aux théories isouïennes.
Jusqu'en 1957, les lettristes internationaux n'écriront aucun livre et ne produiront aucun film mais paradoxalement, Debord sera bien l'inventeur d'une esthétique de la dérive et du désoeuvrement. Le concept situationniste de "psychogéographie" n'étant qu'une expérience esthétique, l'introduction de la poésie dans la vie, non sans emprunts au surréalisme. Debord réutilisera pourtant grand nombre de concepts lettristes ; le montage discrépant et le détournement d'image en cinéma, la théorie d'économie nucléaire et le concept d'externalité de la jeunesse en théorie politique. Malgré sa volonté de dépasser l'art, il ne se détachera pourtant jamais totalement d'une production artistique.
Si le lettrisme a eu une grande influence sur Guy Debord et ce qui deviendra l'Internationnale situationniste, on ne peut pas dire que Debord ait influencé en quoi que ce soit les fondements théoriques du lettrisme. Il a simplement fait partie de son histoire, a adhéré à ces théories avant de s'en éloigner. Sa collaboration aura d'ailleurs été essentiellement cinématographique. Par la suite, Debord s'est évertué à se débarrasser d'un aïeul trop encombrant.
Isou reprochera toujours à Debord d'avoir quitté le lettrisme pour un mouvement moins novateur, tandis que Debord prétend avoir créer l'Internationale lettriste, puis situationniste, pour remédier à certaines insuffisances du système lettriste.
Aujourd'hui Debord n'est plus, l'IS auto-dissolue par lui-même en 1972. Il nous reste son œuvre, sa vision de la société et surtout le mythe. Isou, lui, est toujours là et le lettrisme encore actif grâce à sa dernière génération d'artistes.
Valérie Bouriel
(1) Préface de "Contre l'Internationale situationniste 1960-2000", Isidore Isou
(2) La première projection a lieu le 12 novembre 1951 au Ciné club Avant-Garde 52 du Musée de l'Homme. Il s'agit d'un film ou plutôt d'une mise en scène qui commence à l'extérieur du cinéma dans la file des spectateurs avec l'intervention de figurants. Après une heure d'attente agitée, les spectateurs accèdent enfin à la salle de projection ou des acteurs continuent à intervenir. Le calme revenu la projection commence ; générique puis écrans noirs et blancs avec en bande son des poèmes lettristes, une dissertation sur le concept de création. Maurice Lemaitre nomme ce procédé "syncinéma".
(3) Son film est présenté pour la première fois le 11 février 1952 au Ciné club Avant-Garde 52 du Musée de l'Homme. Le dispositif se compose d'un écran sphérique (un ballon sonde) sur lequel sont projetés des "non-images" noires, blanches. La colonne sonore se compose de ricanements, borborygmes ou encore d'onomatopées entre autres.
(4) « Bulletin d'information du groupe français de l'Internationale lettriste », n°1 à 21 puis « Bulletin d'information l'Internationale lettriste », n°22 à 29 (n°30 : « Bulletin d'information l'Internationale situationniste »)
Edition sauvage, que l'IL distribuait aux personnes qui en faisaient la demande ou qui étaient jugées dignes de le recevoir. A paru entre le 22 juin 1954 et le 5 novembre 1957.
Guy Debord, la révolution au service de la poésie, Vincent Kaufmann, Fayard, 2001
Vie et mort de Guy Debord (1931-1994), Christophe Bourseiller, collection Pocket, Plon, 1999
Guy Debord où la beauté du négatif, Shigenobu Gonzalvez, collection Les points libres, Mille & une nuits, 1998
Introduction au cinéma de Guy Debord et de l'avant-garde situationniste, Antoine Coppola, Sulliver, 2003
Contre l'Internationale situationniste 1960-2000, Isidore Isou, D'Arts Editeur, Hors Commerce, 2000
Le cinéma lettriste (1951-1991), Frédérique Devaux, collection Classiques de l'Avant-Garde, Editions Paris Expérimental, 1992
Ion, Centre de Création, 1952 (Réédition Jean-Paul Rocher Editeur, 1999)
Potlach (1954-1957), Internationale lettriste, Edition augmentée, collection Folio, Gallimard, 1996
sites internet :
www.lelettrisme.com
cahiersdelexternite.blogspot.com
lesenfantsdelacreatique.blogspot.com
DVD
« Contre le cinéma », Guy Debord